Le titre du livre reflète votre parcours et, finalement, votre force de caractère. Vous nous expliquez ?
Quand j’étais jeune au pensionnat, j’ai été affublé d’un bonnet d’âne pour me punir. J’ai dû faire le tour des classes avec. Les élèves étaient poussés par les professeurs pour se moquer de moi. Ce fut une véritable séance d’humiliation qui m’a forgé le caractère.
J’avais alors deux solutions face à cette situation : le suicide, ou plus jamais ça, plus jamais de ma vie on ne m’humiliera. À partir de ce moment, je me suis battu. J’ai eu cette volonté qui a fait que je m’en suis toujours sorti. Mais ce bonnet d’âne me hante depuis.
Vous racontez votre expérience dans le TRM. En quoi l’écriture, c’était important pour vous ?
J’ai écrit ce livre pour laisser une trace à mes petits-enfants. Mais quand je l’ai présenté dans des auditoires divers comme des écoles de transport ou même des universités, l’auditoire me conseillait d’élargir le cercle. Mon histoire est celle de quelqu’un qui a tracé sa route malgré les difficultés. J’essaie, à travers ce livre, de transmettre des messages et notamment que, quel que soit le handicap, on peut y arriver. Même sans diplôme, il faut savoir saisir sa chance.
Revenons maintenant sur votre parcours d’aventurier. Quelle fut votre première rencontre avec le camion ?
Mon premier camion était un Unic Izoard. Je transportais des animaux avec un garçon de ferme à mes côtés. Celui-ci disposait d’un bâton et lorsque j’allais trop vite dans les virages, et que les bêtes se déportaient, mon co-pilote donnait un coup de bâton dans la cabine. Dans cet Izoard, le changement de vitesse se faisait avec un double débrayage et des craquements. Bien sûr, il n’y avait pas de couchette, on dormait la tête sur le volant.
Mais le premier vrai contact que j’ai eu avec le camion, c’est lorsque j’ai fait une fugue du pensionnat. Je suis tombé sur un routier au volant d’un Somua. Le gars livrait des endives aux halles de Paris. Il m’a embarqué et emmené à Paris. J’ai depuis toujours en tête les odeurs de ce Somua, celle du freinage, de l’huile, du moteur chaud et surtout le bruit assourdissant à l’intérieur de la cabine. J’avais 14 ans.
Jean-Luc Charrière, vous débutez votre carrière et conduisez des camions avec un permis drôlement acquis…
Oui, j’ai validé mes permis à l’armée pendant mon service militaire. J’ai rencontré un bleu qui travaillait dans les bureaux. Nous avons passé un accord : je lui donnais ma solde, mes cartouches de cigarettes, de son côté il me tamponnait tous les permis.
Crédit photo : France Routiers
En page 44, vous évoquez le fait « d’agir comme un camionneur ». Qu’est-ce que cela signifie ?
À l’époque, un camionneur, jamais il ne se retrouvait seul, dans la galère en cas de panne ou de crevaison. Il y avait toujours un collègue qui l’aidait, avec une astuce face à l’imprévu, Il y avait de la solidarité, un lien fraternel, on ne laissait jamais quelqu’un sur le bord de la route.
Vous avez roulé au Brésil, au Moyen-Orient, en Afrique… Quelle destination a été la plus marquante ?
Le voyage au Moyen-Orient, lorsque je convoyais 26 t de diamants. Les diamants, ce sont des embouts de forage pour percer les puits de pétrole. Sinon, il m’est arrivé de charger en Italie une semi complète de chaussures avec uniquement des pieds droit. Un collègue chargeait les pieds gauche pour éviter les vols !
La vie de routier réserve parfois de belles surprises comme le fait de rouler sur un tapis rouge au Maroc…
C’était dans les années 80, je livrais des meubles au roi Hassan 2 du Maroc. Il ne fallait pas que le camion laisse des marques dans la demeure royale à Rabat. Mon Berliet TR 280 a donc roulé sur des tapis déroulés dans la cour à l’intérieur du palais !
Vous avez également connu de grosses difficultés comme cet accident en Italie…
Le fait d’avoir baroudé rapidement en camion, j’étais persuadé d’être le meilleur. Je m’habituais à rouler jour et nuit. À un moment, je l’ai payé. En Italie, dans une ligne droite entre Bologne et Milan je me suis assoupi puis je me suis réveillé à l’arrière d’un camion italien. Mon véhicule a fini dans le ravin. J’ai cru à ce moment-là finir ma vie. Après deux mois d’hospitalisation, je suis reparti sur les routes.
Routier aventurier puis chef d’entreprise… Qu’en tirez-vous comme leçon de vie, vous qui n’aimez pas les conclusions ?
Il faut toujours être curieux, imaginatif. Lorsque j’ai repris une entreprise de cordiste, je n’étais jamais monté sur un toit. Les erreurs m’ont également permis d’avancer. J’ai osé, su être opportuniste.
Et si c’était à refaire ?
Comme le chantait Edith Piaf : « Non, rien de rien, non je ne regrette rien ». Si c’était à refaire, je referais pareil.
Crédit photo : Éditions du Panthéon
Récit autobiographique : La revanche du Bonnet d’Âne, par Jean-Luc Charrière ; Éditions du Panthéon ; prix de l’ouvrage imprimé : 23,60 € ; en version numérique : 12,99 €.

